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03 déc. 2018 - Perco League of Legends

Attention, ça va olympiquer un peu

Attention, ça va olympiquer un peu

« Youpi, l’e-sport est olympique ! » Quoique, en y regardant de plus près, c’est un peu vite dit. C’est pas forcément « youpi », pas vraiment « olympique » et peut-être même pas tout à fait « l’e-sport ».

Mercredi, le Comité Philippin d’Organisation des Jeux d’Asie du Sud-Est, le « PhilSGOC » avec l’accord du Comité Olympique Philippin, le « POC », a annoncé que la 30e édition de l’événement sportif asiatique – qui se déroulera chez eux cette année –  ferait une place aux jeux e-sport. Pour la première fois, il n’est pas question d’une simple démonstration mais d’une véritable intégration, avec médailles à la clef. Pour être tout à fait exact, il reste en fait encore à passer une étape de validation officielle, le 7 décembre.

Tout cela était très solennel, même le ministre des affaires étrangères du pays avait fait le déplacement, selon ESPN, tout le monde avait des cravates et des noms de poste du genre « chief officer of international sport development buisness strategy et fils ». On est entre gens sérieux au PhilSGOC  et au POC.

Lore olympique

Voilà déjà un bon moment que l’olympisme et l’e-sport « nouent des partenariats et cherchent des pistes de collaboration », ce qu’on pourrait traduire par « On se renifle bien les fesses pour savoir si l’accouplement est possible et – surtout – profitable aux deux partenaires potentiels ». On retiendra, parmi d’autres exemples, le port de la flamme olympique par huit e-sportifs en 2008 à Pékin et par l’équipe des KT Rolster en 2018 à Pyeongchang, la porte ouverte (ou du moins pas irrémédiablement fermée) par Tony Estanguet au sujet des Jeux de 2024 à Paris, l’intégration – simplement en démonstration –  de six jeux lors des Jeux Asiatiques de 2018 (et l’annonce d’une intégration complète pour 2022) ou encore l’organisation d’un forum de rencontre entre le Comité Olympique International et une poignée d’acteurs du milieu à Lausanne l’été dernier.

De quoi est-il question cette fois concernant les Jeux d'Asie du Sud-Est ? De six compétitions médaillées, sur six jeux et trois supports différents. Deux sur PC, deux sur mobile et deux sur console, pas de jaloux (mais on attend avec impatience l’annonce de l’e-sport sur montres connectées).
 


Un seul jeu annoncé pour l’heure, sur mobiles : Mobile Legends: Bang Bang, le MOBA des Chinois de Moonton. Mais si, vous connaissez Moonton, il s’agit de l’éditeur condamné cette année à verser près de trois millions de dollars à Tenscent (donc Riot) parce que leur jeu comportait quelques petites ressemblances avec League of Legends, comme par exemple le fait… ben d’être complètement pareil en fait.

À vos marques, prêts ?

« Certes, monsieur Perco le pisse-froid, mais ça reste l’e-sport, comme une grande famille, qui intègre enfin un événement olympique majeur, ça montre à quel point la discipline est en avance » me direz-vous. Alors, déjà, je ne suis pas un pisse-froid, j’ai eu un réveil difficile ce matin c’est tout. Ensuite, disons qu’il faut quand même un petit peu relativiser tous les aspects de cette « révolution ».

On l’a dit, ce n’est pas le premier bisou avec la langue entre e-sport et monde des dieux de l’Olympe. Et pour le coup, avec tout le respect que l’on doit aux Jeux d’Asie du Sud-Est, cette galoche-ci est un peu celle faite en douce à la fille accessible, la plus abordable, alors que c’est sa grande sœur qu’on vise depuis le début. Les jeux d’Asie du Sud-Est sont déjà moins populaires que les Jeux asiatiques (ou leur merveilleuse déclinaison, les « Jeux asiatiques de plage », si si) qui, eux-même, sont encore loin d’avoir l’aura des JO d’été ou d’hiver. Ce sont, certes, des événements adoubés par le CIO, ce qui autorise à sortir tout le tralala olympique (les anneaux, les médailles, le dopa… pardon je m’égare), mais n’en font pas l’égal des olympiades. Par contre, ils constituent un bon laboratoire d’expérimentation pour les gros bonnets du CIO.

Il est d’ailleurs incomparablement plus facile d’y intégrer une nouvelle discipline quelle qu’elle soit, les critères étant bien plus souples que ceux des JO. L’événement a déjà connu des médailles d’or de « bateau-dragon », de « boulingrin » ou de « sepak takraw ». Aucune raison de se moquer de ces disciplines (le sepak takraw, par exemple, c’est quand même un truc fabuleux) mais disons que cela permet de relativiser.
 


Franchement, ça a pas de la gueule ?


Ensuite, « l’e-sport, cette grande famille » va forcement se retrouver amputée de tous jeux qui ne correspond pas aux critères de non-violence du Comité Olympique. Exit donc les CS : GO ou les jeux de baston. Cela ne signifie pas que les jeux qui seront sélectionnés ne seront pas légitimes – League of Legend, DOTA2 ou StarCraft II ont de grandes chances d’en faire partie – mais voilà qui fait tâche. Du MOBA, un peu de RTS et, sans doute, quelques jeux de sport et basta. Ce n’est pas si mal, mais de là à considérer que la futur sélection des disciplines qui composeront ce « volet e-sport » ne risque pas de faire grincer quelques dents et de virer à la foire à l’accord commercial, il n’y a qu’un pas que je m’empresse de franchir d’un bond, comme ça, hop. Je suis un ouf.

La sélection futur des jeux, parlons en un instant d’ailleurs, car elle fleure bon l’olympisme et la neutralité absolue. Pour les guider dans leur choix et « faciliter le dialogue avec différents éditeurs », le PhilSGOC pourra compter sur le soutien de… Razer. Très très très présente à toutes les étapes de cette histoire, la marque en était même un peu à l’origine puisque, depuis plus d’un an, son PDG Tan Min-Liang et son équipe ont pris leurs bâtons de berger pour aller prêcher la bonne parole auprès des organismes olympiques philippins (on appelle aussi ça le lobbying, mais franchement, ça fait moins classe). Comme il le déclare lui-même : « The sportsmanship and fighting spirit seen in e-sports is no less than that of other sports, and we've fought hard for its inclusion in an international sporting event like the SEA Games 2019. », ce qu’on pourrait traduire par « Les e-sportifs sont des sportifs comme les autres et on s’est battu très fort avec nos petits poings serrés pour que l’e-sport soit présent dans ces jeux ». Alors, du coup Razer est le partenaire officiel, le sponsor principal, le conseiller stratégique et le fournisseur de solutions matérielles de toute cette composante e-sport. Ah et sponsor de l’équipe des Philippines aussi, histoire de finir de brouiller toutes les frontières. On ne va pas remettre en cause l’expérience de la marque dans le milieu, elle y était présente très tôt et participe régulièrement à de nombreuses compétitions. Disons que comme ils fabriquent tout un tas de produits pour les gamers, y compris des téléphones axés sur le jeu (par exemple, tout à fait au hasard, pour les MOBA du type Mobile Legends: Bang Bang), ça tombe bien.

Ah et ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, c’est presque toujours comme ça que cela se déroule. Par exemple, l’e-sport pour les Jeux asiatiques de 2022 est poussé très fort par le géant chinois Alibaba. Devinez qui est devenu un énooooooorme sponsor du comité olympique asiatique il n’y a pas si longtemps ? Bingo.

Tu veux ou tu veux pas ?

Il reste un million de problèmes à résoudre pour faire de certains jeux e-sport des disciplines olympiques. Certains d’entre eux sont quasi insolubles, comme les questions de propriété intellectuelle, qu’on schématise souvent – mais avec une certaine pertinence – en se demandant : « Et si Nike ou Adidas possédaient les droits sur le football, comment ça se passerait ? ». La question même de savoir ce qui est ou n’est pas « e-sport » tourne en rond. On ne va pas essayer ici de décortiquer ces casse-têtes (ce week-end, je préfère m’atteler à des problématiques plus simples comme « Qu’est-ce que l’univers ? » ou « Comment régler le conflit israélo-palestinien avec un bloc-notes et deux litres de jus de goyave ? ») mais allez, posons au moins rapidement la question fondamentale : est-ce que tout ça est bien indispensable au fond ?

Pour quelques-uns dans le milieu, il n’est pas du tout certain que l’olympisme n’ait pas plus besoin de l’e-sport que l’e-sport n’ait besoin de l’olympisme. Pour le premier, l’idée est de rajeunir et de relancer ses audiences, tout comme il l’avait fait, par exemple, avec le snowboard aux JO d’hiver. Pour le second, c’est plus compliqué…

Nul doute que quelques médias, compagnies d’organisation d’événements ou sponsors traditionnels puissent tirer, même indirectement, un certain bénéfice d’un adoubement olympique (collez « JO » sur un slip de bain et vous en vendrez plus). Aucun doute non plus concernant l’intérêt publicitaire pour les éditeurs des jeux sélectionnés, qui pourraient alors parader (« Non môôôôsieur, je ne fais pas de simples jeux vidéo, je fais des e-sports olympiques moi môôôôsieur ») et trouver un relai d’exposition nouveau. Pour le spectateur classique des JO ou le spectateur classique d’e-sport, c’est franchement moins évident d’y voir quelque chose d’incontournable.
 


Le débat essentiel : l'e-sport veut-il être un jour associé à ce genre de mascotte ?


Mais, cachée plus profond, une envie farouche d’être reconnu par les grandes personnes taraude encore l’adolescent qu’est devenu le sport électronique. Comme le jeu vidéo il y a quelques années (et encore un peu), il cherche parfois une légitimité floue et dont il n’a pas forcement besoin. C’est humain. Comme un acteur jouant dans une série populaire, mais un peu débile, il a envie de faire un film d’auteur, un truc devant lequel tous les professionnels diront « oh la la, c’est sérieux ça ». Et les marques capitalisent sur ce sentiment pour appuyer l’idée que l’olympisme, forcément, c’est le Graal.

Comme disait Pierre de Coubertin « L’important, ce n’est pas de gagner, mais d’avoir une vue claire sur les prévisions de ROI du brand content dans un marché disruptif ».

1 commentaire

Albinouze
Albinouze - 07/12/2018 23h06

Au-delà de la reconnaissance, "l'olympisation" de l'esports entraînerait une mise en place structurelle sans précédent pour le niveau amateur et semi-amateur. D'immenses fonds sont injecté dans la création de programmes de formation, encadrement, détection des athlètes de disciplines olympiques. L'esports explose actuellement surtout pour la poignée de joueurs talentueux, arrivés là-haut à la sueur de leur front, mais un statut olympique permettrait la mise en place de tellement de choses pour toutes les strates de joueurs...

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