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06 nov. 2018 - Biggy League of Legends

La chute d'un empire

La chute d'un empire

Cela faisait six années... À l’époque, Zaboutine et Bulii étaient inconnus du public, Team Curse venait de battre Eclypsia lors de la finale de Tales of the Lane et sOAZ faisait ses débuts chez Fnatic. Depuis six ans, les équipes coréennes atteignaient la finale des championnats du monde de League Of Legends et ne laissaient que peu d’espoir à leurs concurrents. Et pourtant, pour cette 8ème édition des Worlds et contre toute attente, aucune équipe coréenne n’a réussi à atteindre les demi-finales. Explication de cet échec.

La révolution par Riot

Avant de parler de la Corée, il convient d’analyser le travail de Riot sur ces dernières années et notamment en ce qui concerne l’évolution de la vision à travers la Faille de l’Invocateur. Elle est bien loin cette époque où seul les supports, telle des vaches à wards, donnaient la vision à leur équipe. Riot a souhaité faire évoluer ce poste : limite de balises par joueur, changement de mécanique de la pink ward… Si on parle de la vision, c’est que celle-ci a toujours été maîtrisée avec brio par la LCK et c’est cet élément qui donne aux Coréens une longueur d’avance sur leurs adversaires.

L’un des principaux changements par rapport à la dernière saison est la suppression du Couteau du Pisteur. Avec cet objet les junglers coréens pouvaient temporiser le début de partie, limiter l’agressivité de leurs adversaires et éviter les escarmouches. C’est d’ailleurs partiellement grâce à lui que le rythme des matchs était relativement lent, avec très peu de morts au début de la rencontre. Le Couteau faisait dès lors partie intégrante de la stratégie du début de jeu de l'ensemble des équipes coréennes. 
 


Un message clair et net : l'objet est trop fort.
 

Cette suppression s’est faite en accord avec la nouvelle politique de Riot : moins de tactique pure, pour plus d’agressivité. Le milieu de cette 8ème saison a d’ailleurs été un exemple frappant de ce renouveau de la méta, avec notamment la disparition des ADC traditionnels. Il est moins question de maîtriser la macro, mais plutôt d’écraser la lane de son opposant le plus vite possible. 

S'adapter ou échouer

« Le changement est nécessaire » Kha’Zix. Voilà une citation de notre assassin préféré (ou pas) dont auraient dû s’inspirer les joueurs coréens. En tant que leader ultra-dominant depuis six ans, les joueurs de LCK ont acquis une certaine aura qui leur a permis d’être redoutés par leurs adversaires. Toutefois, cette force aura aussi scellé leur échec. Enivrée par ce statut de ligue imposant la méta depuis des années, les principales équipes coréennes n’ont pas pris le temps d’étudier le jeu des autres régions. Elles sont dès lors passées à côté de l’évolution du jeu et se sont enfermées dans un train-train quotidien.

Il suffit d’étudier le Summer Split pour voir qu’un simple grain de sable pouvait mettre à mal le rouage coréen. Pour ceux qui n’ont pas suivi la LCK, un petit résumé s’impose. Début juin, une nouvelle équipe composée exclusivement de rookies a fait son apparition. Alors que tous les observateurs s’attendaient à la voir jouer le milieu ou le bas de tableau, la jeune équipe va surprendre tout son monde. Contrairement à leurs pairs, les Griffin ne vont pas hésiter à jouer agressif, à faire jouer leur ADC sur des champions plus exotiques avec un style « à la chinoise ». Résultat des courses : Griffin finira 2e du Summer Split en faisant trembler jusqu’au dernier match KT Rolster. Les rookies, par manque d’expérience, échoueront à se qualifier pour les championnats du monde pendant le tournoi de qualification régional, en perdant face aux champions du monde en titre. Pas de quoi rougir pour cette équipe qui aura réalisé un parcours historique et révélé au grand jour les difficultés des monstres coréens.
 


L'homme qui traite ses joueurs comme des gladiateurs.
Source : InvenGlobal

 

Les échecs de la Corée au MSI et aux Rift Rivals auraient dû être eux aussi un signe avant-coureur de la chute de l’ogre. Battus coup sur coup par la LPL, les Coréens semblaient totalement déconnectés de la réalité. En témoigne une interview faite par le coach d’Afreeca Freecs à Inven Global, qui justifie le choix de faire jouer AF plutôt que KT par « AFs had played the "Korean Macro Game" in a much more stable way compared to the other LCK teams against the Chinese teams » (Les AF ont joué la "macro coréenne" d'une manière beaucoup plus stable par rapport aux autres équipes de LCK contre les équipes chinoises). Plutôt que s’adapter, les Coréens ont préféré se borner dans leur style de jeu jusqu’à l’échec.

L'échec des Worlds

En ce qui concerne les championnats du monde, l'échec est tout autant collectif qu'individuel. Les Gen.G n'ont jamais réussi à trouver leur rythme. Après un split estival plus que préoccupant, ils avaient réussi à se qualifier lors du Regional Qualifier après un step-up encourageant. Les joueurs n’ont toutefois pas réussi à se mettre à niveau, à l’image de Crown qui n’a été que l’ombre de lui-même.

Cela devait être l’année de KT Rolster et pourtant, ils ont encore une fois échoué. Auteur d’une très bonne phase de groupe, l’équipe semblait destinée à aller en finale devant son public. Néanmoins, celle-ci est retombée dans ses travers. En prenant de haut Invictus Gaming, Mata et ses coéquipiers sont totalement passés à côté de leur BO. En accusant très vite un retard de deux défaites, les KT ont presque réussi à réaliser une remontada, mais la marche était trop haute. Les KT n’ont jamais réussi à mettre les individualités au service de l’équipe et celles-ci ont desservi une équipe qui avait pourtant toutes les cartes en mains pour gagner ces championnats du monde.
 


Deft le sait : les Worlds lui échappent.
Source : Lolesports

 

Le cas des Afreeca Freecs est peut-être le plus complexe. Dès la phase de groupe, ils ont bien failli réaliser une « Gen.G » et se faire éliminer après une phase aller totalement ratée, avec des rumeurs persistantes de problèmes internes. Kuro avait même déclaré se sentir « désespéré » après les trois premiers jours. Ils se sont toutefois très bien repris lors de la phase retour, en remontant la pente arrivant même à finir premier de leur groupe. Une fois l’exploit réalisé, tout le monde voyait les problèmes d’Afreeca derrière eux. Cependant, le naturel revient au galop lors des quarts face à C9 : une défaite 3-0 et un sweep très propre de la part des Américains. Ces championnats du monde risquent dès lors de laisser de fortes marques sur la structure.

L'envol des challengers

Même si la Corée est la première responsable de son échec, il faut donner du mérite aux autres ligues qui depuis quelques années travaillent pour rattraper leur retard. Que ce soit LCS NA, EU ou la LPL, les trois ligues ont montré qu’elles s’inscrivaient dans un projet sur le long terme. Elles ont réussi à prendre le meilleur de la Corée : coaches, analystes, remplaçants, méthode de travail, tout en gardant une identité qui leur est propre. C’est ce mélange hybride qui a permis de créer des Challengers dignes de la Corée.

Pourtant, beaucoup de spectateurs dénigrent le niveau de ces championnats du monde en invoquant la faiblesse de la macro. Même s’il y a une part de vérité, il faut toutefois nuancer le propos. Alors que par le passé, les conditions de victoires étaient extrêmement restreintes (choisir le champion ultra dominateur, obtenir le premier Baron…), elles sont maintenant beaucoup plus variées. Certes, sur le papier, une équipe comme G2 n’est pas meilleure que RNG, mais pourtant en appliquant parfaitement sa stratégie de 1-3-1, elle a pu mettre à mal les teamfights ultra agressifs de la Chine.

Sur LoL, comme dans les autres sports, être le meilleur ne suffit pas toujours. La situation coréenne est comparable à celle de Barcelone vers les années 2010. Alors que l’équipe dominait outrageusement le football par son style de jeu, dite du Tiki-Taka, basé sur la possession de balle, elle s’est vue opposer un style diamétralement contraire, dit du catenaccio, beaucoup plus défensif et rigoureux. La Corée quant à elle a dominé grâce à son contrôle de la macro et s’est vue opposer un style plus agressif et décomplexé qu'elle n'a pas réussi à contrer.
 



Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.
Source : Lolesports

 

Dès lors, on ne peut qu’admirer l'abnégation de ces régions. Ces équipes ont réussi à faire tomber la Corée, en se construisant une identité de jeu, en s’inspirant de celle-ci sans la copier et en faisant passer l’équipe avant l’individualité (petit coucou à sOAZ). Elles nous ont offert des championnats du monde passionnants : variété des champions et des stratégies, rebondissements et surtout une équipe européenne en finale.

Toutefois, comme il faut se méfier de l'eau qui dort, il faudrait se méfier du retour de la Corée. En apprenant sans nul doute de ses échecs, la ligue voudra, lors de la prochaine saison, reprendre son trône et chasser l'usurpateur de celui-ci. Rendez-vous dans un an à Paris pour connaître le destin de la plus grande région de League Of Legends.

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