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11 oct. 2016 - Perco Divers

Mafia III PC : Sauce pègre-douce

Mafia III PC : Sauce pègre-douce

Enfin Mafia III est arrivé ! Une franchise qui promet toujours moult dépaysement, une immersion loin du train-train, de la banalité du quotidien. Où l’aventure se passe-t-elle cette fois, New-York, Baltimore, Chicago ? Comment ça « Bordeaux » ?

« New Bordeaux », Louisiane. Je préfère ça, un instant j’ai eu peur. Je reconnais que c’est beau la Gironde mais enfin pour des histoires de gangsters, de trahison, de pot-de-vins… ah finalement si, c’était cohérent. Direction le bayou donc, ses poupées vaudous et son gombo.

Bordelaid

Le plaisir d’un jeu tout neuf, c’est aussi la découverte des derniers petits progrès graphiques qui font que chaque titre AAA titille la rétine un peu plus que le précédent. Mafia III ne fait pas exepti… oh mon dieu mais qu’est-ce que c’est que ça ?! Je veux bien aller à un rendez-vous l’esprit ouvert, sans m’arrêter au seul physique mais tout de même. Débarrassons-nous de cela tout de suite : sur le site de rencontre, la photo de Mafia III était retouchée au canon à peinture. Le jeu n’a rien à voir avec les images qui ont pu être montrées avant la sortie. Techniquement c’est très très pauvre. Textures baveuses, framerate aux fraises, clipping, effets de lumière incohérents, bugs, tout est là. Un patch d’urgence a permis de débloquer le nombre maximal d’images par seconde et de reconfigurer librement ses contrôles mais l’état technique à la sortie est tout bonnement inacceptable.
 


Oui... c'est un reflet dans un miroir. Non non, un miroir normal.


Le jeu n’en est pas pour autant  totalement injouable mais il percera régulièrement vos yeux à la torche à plasma et mettra vos nerfs en pelote à chaque gros bug. La débauche d’effets de maquillage couplée à des choix esthétiques « clivants », comme le disent nos amis publicitaires entre deux rails – pardon, entre deux trains – donne un ensemble que l’on pourra qualifier d’étrange. C’est une laideur hypnotique, Mafia III est à mi-chemin entre le moche et le fascinant. Car tout n’est pas ignoble ; quelques effets de pluie sont plutôt bien rendus, les animations correctes. Plus tranchant encore, les – nombreuses – cinématiques sont superbes et parfaitement mises en scène. Pour du contraste, c’est du contraste. La ville de New Bordeaux peut être belle, de nuit, sous la pluie avec du brouillard. Le lendemain matin au petit déjeuner, c’est une autre histoire. Si les réticences des parents du petit monstre à le montrer aux journalistes avant sa sortie avaient fait naître certaines inquiétudes, ceux qui avaient pu mettre les mains dessus avant la sortie s’en étaient plutôt trouvé rassurés. Le jeu avait certes revu ses prétentions visuelles à la baisse depuis les premiers visuels mais rien ne laissait présager une telle catastrophe technique.
 


Un exemple de bug de texture. Hein, c'est normal en 68 ? Pardon 

 

Mais diantre, faisons fi de l’enrobage ! Après tout ce ne fut jamais ce qui donnait son sel à la série. Mafia et Mafia II étaient truffés de défauts mais les deux savaient distiller une ambiance phénoménale et conter une histoire suffisamment prenante pour mériter le détour. Chacun d’eux m’a laissé d’impérissables souvenirs de balades en vieux tacots glissants, un vieux standard jazzy dans les oreilles, en route vers une fusillade à la mitraillette Thompson. Si tu ne me plais pas, intéresse-moi, passionne-moi.

Le journal de Louisiane Franck

New Bordeaux, 1968. Une version bis de la Nouvelle-Orléans dans une Louisiane raciste, bigote, crasseuse. Lincoln Clay est revenu du Viêtnam vivant, c’est bien pour lui mais il est toujours métisse américano-portoricain – ce qui équivaut à être noir pour ses contemporains – et, vu le contexte, c’est beaucoup moins joyeux. Alors qu’il n’est que de passage pour annoncer à son frère et à son père spirituel qu’il compte devenir soudeur, notre héros décide de leur filer un petit coup de main afin régler deux-trois histoires de guerre de territoire et de règlement de comptes avec les gangsters italiens et haïtiens. De soudeur à dessoudeur, il n’y a qu’un pas que Lincoln franchi allègrement lorsque les évènements dérapent et le conduisent, inévitablement, à la vendetta totale.
 


Un homme désespéré est un homme dangereux


Un vrai-faux documentaire mêlant images d’archives, commission d’enquête sur les événements dont vous êtes le héros et témoins devenus âgés sert de liant à l’intrigue. C’est de loin une des meilleures idée de Mafia III, un pas vers le petit supplément d’âme. Les enchaînements entre flashback, documentaire et phases de jeu fonctionnent bien, essentiellement grâce au jeu d’acteur impeccable des protagonistes. Si les doublages français sont plus que corrects, on ne saurait que trop vous conseiller de conserver la langue d’origine sous-titrée, afin de profiter de l’accent de certains personnages et des délicieuses incursions du français cajun. 

Car c’est bien la trame principale, son enrobage cinématique, la profondeur exceptionnelle de ses personnages et la baignade dans une Amérique paumée entre deux générations qui permettent au jeu de visser le joueur à son siège durant une vingtaine d’heures. Rien d’autre. Mafia III est une histoire de violence pure, un enclos dans lequel des animaux sauvages se dévorent et se défient. Les auteurs de chez Hangar 13 excellent à contextualiser cette violence, à la mettre patiemment en place pour la laisser éclater sans retenue. Et son volet physique n’en est qu’une infime partie, c’est l’animosité du monde qui en recèle l’essentiel. Cet open world est un closed world moral : des émissions radiophoniques aux discussions de l’homme de la rue, tout vous rappellera que vous n’êtes qu’un « negro » dans un monde de blancs, pas tout à fait un homme malgré vos états de service. Passez dans les quartiers riches de New Bordeaux et comparez la présence policière avec celles des bidonvilles périphériques, observez les réactions des passants. Dans Mafia III, le langage est bien plus violent que le fusil à pompe ; parce qu’il est normal, admis, quotidien, parce qu’il ne fait plus réellement réagir Lincoln, il prend aux tripes avec plus de force que la noirceur du monde des gangsters. Il y a une finesse remarquable dans cet aspect du travail du studio, qui immerge le joueur dans un passé poisseux sans pointer du doigt à tout bout de champ cette ségrégation sociale. Lincoln vit une histoire de vengeance dans une Histoire plus vaste de rejet, les deux s'entremêlant sans se confondre.
 


L'Histoire dans votre histoire

 

Sans surprise, cette qualité d’écriture se retrouve donc dans toutes les cinématiques de jeu et – surtout – dans ses personnages. Si Lincoln réussit au bout d’un moment à créer une émotion qui le densifie au delà de sa simple soif de revanche, c’est surtout la galerie de tordus sublimes qu’il peut croiser qui marque. De Burke, l’irlandais alcoolique, à Cassandra la tigresse haïtienne, en passant par les ritals de service, les Marcano, tous sont ciselés avec soin, pétris d’angoisses et de démons. On vole de cut-scene en cut-scene avec entrain. Enfin, on vole…

Cajun-caha

Pour faire avancer l’histoire, il faut bien jouer et là les choses se gâtent sérieusement. Pour conquérir New Bordeaux, il va falloir se mettre au Fordisme, refaire encore et encore les même choses, souvent dans les mêmes environnements et dans le même but. Dans chaque quartier de la ville, vous allez devoir vous rendre dans les planques faisant tourner le business du crime local, défourailler tout le monde, libérer les prostituées du réseau ou détruire la gnôle frelatée. Répétez l’opération plusieurs fois et vous ferez enfin réagir le capo en charge, ce qui vous permettra de goûter – enfin – à une vrai mission travaillée et mise en scène. Le gameplay général est classique mais pourrait convenir : Lincoln peut tenter de s’infiltrer et égorger sauvagement les hommes de main dans le feutré ou débarquer arme en main et alterner couverture et fusillade pour vider les lieux. Les exécutions discrètes sont brutales, sanglantes et font écho à la narration globale, les échanges de tirs nerveux et mobiles. En pratique, malgré le punch des fusillades, tout est gâché par des contrôles raides et – surtout – par l’IA.
 


Un garde, dos à un portail fermé. Peu importe, il ne me verra jamais arriver.


Arrêtons-nous un instant pour saluer Hangar 13, qui a réussi à créer ici l’intelligence artificielle la plus lamentable qu’on ait vu depuis longtemps. La stupidité des ennemis confine au tragi-comique : vous pouvez abattre un garde sans faire lever un sourcil à Gégé, son collègue vraisemblablement sourd, aveugle et atteint de la maladie d’Alzheimer ; décimer un entrepôt entier en vous positionnant à distance avec un fusil à lunette pour jouer à Duck Hunt ; vous rendre invisible derrière une brique… la liste est interminable. Un tel degré de bêtise pourrait être drôle et rafraîchissant mais dans un jeu d’ambiance, de noirceur et de vice il ne fait que sortir le joueur de l’immersion dans laquelle le pousse la narration. On passe des heures creuses à répéter le même schéma face à des andouilles lobotomisées pour pouvoir s’impliquer dans les moments de grâce que sont les missions scénarisées et faire avancer l’histoire. De petites capsules de plaisir dans un océan d’ennui ne font pas un grand jeu, quelles que soient leurs qualités.

On va pas se marais

Si seulement les à-côtés de cet open world forcé permettaient de souffler un peu, le gombo serait plus digeste. Malheureusement New Bordeaux et son bayou sont vides d’activités, de surprises, d’interactions. C’est d’autant plus dommage que l’on prendrait la route avec plaisir dans ce Mafia, ne serait-ce que pour profiter de la conduite glissante des bolides d’époque et rouler à fond sur les petits chemin du marais en écoutant à fond la BO qui frise la perfection. C’est simple, c’est la première fois que je me suis retrouvé à hésiter entre des stations de radio, incapable de décider qui des Stones ou de James Brown accompagnerai mon road trip. Toute la liste musicale proposée est fabuleuse.
 


Only bayouuuuuu !
 

Sauf que si vous prenez la route, ce sera pour ce simple plaisir de rouler car il n’y a rien à faire ou presque. Les missions secondaires sont anecdotiques et laborieuses, le jeu ne propose aucune option de customisation des voitures, aucun costume à acheter, aucune aventure cachée pour récompenser l’explorateur. Reste le pendant gestion du jeu, qui propose de gérer les quartiers dont vous avez repris le contrôle en les confiant au soin de vos alliés dans le monde la pègre. Ici encore, c’est plus pénible qu’amusant. L’idée est de permettre au joueur de profiter de bonus spécifiques pour chaque comparse (voitures, armements, santé, munitions…) tout en ménageant la chèvre et le chou afin d’éviter que l’un d’entre eux ne se sente négligé et ne se barre en emportant ses faveurs. Le concept est louable mais la sauce ne prend pas vraiment.

Les tontons macoutes flingueurs

Impossible de se dépêtrer d’une impression tenace : Mafia III force la formule de l’open world parce que c’est la mode, parce que c’est le genre mais jamais parce que son jeu l’exige. Enlevez-en tous les éléments et que reste-t-il ? Un jeu à la narration brillante, dans une ville qui retranscrit parfaitement son message et l’ambiance visée, entrecoupé de missions d’action scénarisées. Certes, le jeu aurait été beaucoup plus court, ne gardant que l’essentiel de sa trame (et cela n’aurait pas réglé la question de l'intelligence HAHAHA-rtificielle) mais aurait-il été un plus mauvais jeu ? Pas certain. Hangar 13 sait faire certaines choses et ne sait clairement pas faire le reste, à moins qu’ils n’en aient pas eu le temps ou les moyens. Dès lors, tout l’enrobage « GTA-esque » du titre est accouchée aux forceps, sans cohérence, sans substance. Comme jeu d’action ultra scénarisé, brutal et glauque il aurait gagné en rythme et évité de se perdre dans toutes les directions.

Mafia vous demande de passer outre les bugs, la réalisation datée, l’ennui, une IA pathétique, le vide parce qu’il a bon fond. C’est beaucoup demander.

Mafia III version PC 610Points positifs
  • La qualité des personnages et leur doublage.
  • Le propos sous-jacent, finement traité.
  • L'ambiance de la Louisiane d'époque.
  • La musique, fabuleuse.
Points négatifs
  • L'open world forcé et répétitif.
  • La bêtise artificielle.
  • L'aspect "gestion" peu concluant.
  • La réalisation technique bâclée.

Mafia III a voulu porter un costume trop grand. Se défendant d’être un GTA mais cherchant à en reproduire les éléments, il propose une ambiance, une bande son et une narration superbes déservies par un jeu moyen. Enlevez deux points si la narration vous importe peu, Mafia III n’a pas grand chose de plus à vous offrir.

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