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15 sept. 2018 - Hatnuz League of Legends

Quand les larmes s'en mêlent

Quand les larmes s'en mêlent

Quel est le point commun entre Score, Upset, Jiizuke, Faker, Amazing et bien d’autres ces derniers temps en compétition ? Portés par leur incommensurable dévouement envers leur équipe, engageant l’entièreté de leur force et de leur foi dans une discipline tellement rigoureuse, ils n’ont pu contenir leurs émotions au moment de la défaite ou de la victoire. Pourtant, ces quelques larmes sont à l’opposé du sentiment de honte que l'on peut leur prêter et ne représentent au contraire qu’une infime partie de ce qu’un joueur peut ressentir ou éprouver au cours de la compétition.

Un jeu taillé pour l’émotion ?

Retrouver un sportif de haut niveau en pleurs après une performance n’est pas quelque chose de particulièrement rare. Car quelle que soit la discipline, le moment d’évacuer la pression témoigne souvent du degré de tension et de concentration éprouvé par le compétiteur. La situation s’est évidemment transposée assez naturellement à League of Legends, non seulement parce qu’il s’est très tôt imposé comme un jeu exigeant et sans pitié (notamment via le rôle du public qui, très tôt, a rempli les gradins et créé une véritable « arène » autour du joueur), mais également parce qu’en tant que jeu d’équipe il permettait de décupler et partager les sentiments vécus. La victoire devenait plus belle en étreignant ses coéquipiers, la défaite plus amère et les erreurs pesaient donc de manière beaucoup plus lourde sur les épaules de celui qui en était l’auteur. C’est typiquement le principe du penalty au football où un joueur endosse la responsabilité de toute l’équipe, avec, en cas d’échec, l’émotion qui le submerge de manière quasi systématique.

Les premières années de compétition, notamment avec le niveau de plus en plus relevé, nous ont donné quelques images très fortes de réactions émotives de la part des joueurs directement après un match. Retour rapide en images sur quelques-uns des moments remplis d’émotions que ce jeu nous a déjà offerts :

Après un duel de fou-furieux en demi-finale, Dandy, victorieux, console son coéquipier de l’autre équipe Samsung, l'ADC Deft. Ces mondiaux de 2014 auront été largement marqués par les larmes du jeune prodige, notamment après la défaite contre Fnatic en phase de groupeq.
Crédits : Lolesports.com

Après la débâcle de son équipe TSM aux Worlds de 2015, Dyrus fond littéralement en larmes lors de l’interview où il se confondra en excuses avec ces mots : « Je suis tellement désolé de vous avoir laissé tomber ». Le toplaner avait auparavant été largement critiqué par le public, l’invectivant à prendre sa retraite compétitive.
Crédits : Lolesports.com

Cette image, le public parisien ne l’a certainement pas oubliée. Devant des milliers de personnes scandant son nom, Rekkles s’excuse de la défaite de son équipe en demi-finale et a beaucoup de mal à contrôler ses émotions. « C’est un moment dont je me souviendrai pour le restant de mes jours », déclare-t-il au micro.
Crédits : Lolesports.com

Dernier exemple tout frais : le jungler Karsa qui fond en larmes dans les bras de son coéquipier officiant au même poste Mlxg. Royal Never Give Up vient de remporter la finale du Summer split 2018 lors du BO de l'année en Chine. 
Crédits : Lolesports.com

 

Larmes de pluie et larmes de soleil

Comme on vient de la voir, chaque année de compétition apporte son lot d'émotions. Une caractéristique s'est pourtant ajoutée ces dernières semaines : les images fortes que l’on a pu observer, tant après une défaite qu’après une victoire. Prenons le cas de cette demi-finale Schalke-Vitality entre deux équipes en constante progression tout au long de la saison. Après un BO acharné, le Nexus de l’équipe française explose et scelle le score à 3-1 en faveur de Schalke 04. Les joueurs se félicitent, vont saluer leurs adversaires avant que le jungler Amazing ne s’effondre sur son clavier dans ce qui restera l’une des images les plus fortes de l’été. L'émotion du joueur est compréhensible au regard de son parcours. Rejeté par TSM, rejeté par Fnatic, il est relégué des LCS avec les Mysterious Monkeys avant d'officier quelques temps en tant que commentateur chez Riot, pour finalement revenir sur la scène compétitive, malgré les nombreuses critiques sur son niveau de jeu jugé faible et dépassé. Au même moment, de l’autre côté de la scène, c’est Attila qui est réconforté le coach Schalke. Deux réactions en miroir l’une de l’autre, symbole de la force avec laquelle ces joueurs se sont battus tout au long de l’année.
 

Des moments bouleversants comme on en voit peu en LCS EU ; des instants où victoire et défaite ne sont plus que des mots.
Crédits : Riot Games

 

La pression du public peut également être un facteur important pour les joueurs. Devant plus de 11 000 personnes à Madrid, Jiizuke ne peut contenir ses larmes après la victoire de son équipe 3-1 contre Misfits. Une scène assez incroyable qui n’a fait qu’accroître le respect infini envers un midlaner qui a créé la sensation cette année en Europe et qui ira en défendre les couleurs aux Worlds !
 

Jiizuke consolé au premier plan par YamatoCannon, alors que derrière eux Lelfe et le reste du clan Vitality sont à la joie. 
Crédits : Riot Games

 

Aux larmes du vainqueur, s’opposent le lendemain les larmes du vaincu. Affichant un niveau de jeu très impressionnant, les joueurs de Schalke bousculent Fnatic, mais ne peuvent venir à bout de l’ogre emmené par Caps et Rekkles. Alors que la foule rugit et que les projecteurs illuminent le triomphe des gagnants, Upset et Vizicsacsi ont les yeux rouges. Ils savent que la victoire n’était pas hors de leur portée et qu’ils ont dominé leur adversaire dans les débuts de partie.
 

À l'image de sa saison, Vizicsacsi a été très solide, mais doit s'incliner en finale devant le public espagnol.
Crédits : Riot Games

 

Plus longue est l’attente… plus belle est la victoire

La prolifération de ces émotions en fin de partie en vient presque à redéfinir la notion de victoire. Le sport ne vise-t-il pas l’accomplissement d’une performance de la part d’un individu ? Et les larmes, de joie ou de tristesse, ne sont-elles pas le plus beau témoignage du « jusqu’au-boutisme » d’un joueur ? Les années passant, de plus en plus d’histoires se sont écrites, relatant l’invincibilité d’un joueur ou l’éternelle seconde place d'un autre. Ces légendes, dorées ou sombres, forgées au rythme des innombrables matches finissent cependant tôt au tard par se briser en décuplant la puissance du moment.
 

Tant qu'on est à parler d'émotions, on a probablement vécu l'un des moments des plus emblématiques du jeu avec cette image : le roi Faker abattu après la défaite de SKT face à Samsung en finale des Worlds de 2017.
Crédits : Riot Games

 

Ce n’est pas à KT Rolster que l’on va apprendre à briser une légende et certainement pas l’une des plus tenaces sur le jeu : l’éternelle deuxième place de son jungler, Score. Après toutes ces années, l’équipe a enfin décroché la victoire dans une finale au moins aussi fantastique que son précédent sacre en 2014. Toutes ces finales perdues, toutes ces déceptions emmagasinées jusqu’à la délivrance absolue dans la manche décisive contre Griffin. En termes d’émotions, on était forcément à un tout autre niveau. Les joueurs de chez KT laissent éclater leur joie dans la cabine d’équipe, plusieurs joueurs sont en pleurs dont le jeune midlaner Ucal (17 ans) ; ils n’y croient toujours pas.

Après cinq heures de jeu d'une intensité irrespirable, Mata, Deft, Ucal, Score, Smeb ainsi que leurs coachs y sont enfin parvenus !
Crédits : OGN

 

Quand les joueurs sortent, la clameur se fait plus forte encore. Tous acclament Score, le capitaine, le vétéran qui est désormais libéré de la malédiction.

Autre équipe, et autre malédiction brisée, Rox Tigers aura attendu trois finales (deux en LCK, une aux Worlds) toutes perdues contre SKT avant de soulever un trophée majeur. Lors de cet été 2016, l'équipe aimée pour son jeu agressif bat KT Rolster lors de l'ultime manche du BO5 et explose de joie après une attente aussi longue.
 

La communion des joueurs après leur victoire.
Crédits : Lolesports.com

 

Qu'il s'agisse de Faker, de KT Rolster ou de Rox Tigers une chose est certaine : au regard de la performance sportive, les larmes sont une victoire. Elles signifient que le joueur n'aurait pas pu faire plus, qu'il a donné ou a voulu donner le maximum de sa personne.

Vers une ligue plus humaine ?

Bien sûr de telles histoires se construisent au fur et à mesure des années et ces périodes sont parfois extrêmement dures à vivre pour les joueurs. Car avant ces moments forts, il y a tous ceux que l’on ne voit pas. Toutes ces heures, toutes ces journées d’entraînement intensif, de remise en question perpétuelle et de résistance au trashtalk. Ne nous voilons pas la face. Si l’environnement compétitif de League of Legends est si impitoyable, c’est en partie à cause de ce qu’on appellera l’effet « Reddit-Twitter ». C’est-à-dire une quantité astronomique de messages anonymes qui vont de l’insolence à l’insulte gratuite, en passant par les classiques du genre « Je ne sais pas pourquoi truc-muche joue toujours » ou encore « Et une nouvelle défaite pour machin, il ferait mieux d’arrêter la compétition pour le bien de tous ». Ces messages, chaque joueur les voit, chaque joueur y est ou y sera confronté un jour dans sa carrière (il suffit de se promener sur le Twitter d’un joueur après une défaite de son équipe, c’est assez effrayant et encore très relatif par rapport à ce que les joueurs coréens vivent). De nombreux joueurs français (notamment sOAZ et Steeelback) ont effectivement fait mention de ces messages et de leur caractère gratuit et piquant.
 



Après toutes ces années, le joueur français est toujours l'une des références à son poste en Europe. Entré au jeu à la place de Bwipo alors que son équipe était menée 0-1 dans la finale, il a été magistral et « aurait dû recevoir le titre de MVP », selon les dires de Rekkles.
Crédits : Riot Games

 

Il n’est pas du tout aberrant de considérer que des joueurs comme Amazing ou Score, dont la carrière fut semée d’embûches et de résultats diversifiés, aient dû faire preuve d’une force mentale phénoménale pour continuer à s’entraîner, revenir au niveau, pour enfin prouver au monde leur vraie valeur. Peut-être que ces larmes versées sur scène contenaient aussi cette histoire-là, la face immergée de l’iceberg.

Tous les joueurs ayant un jour laissé leurs émotions prendre le dessus sur scène partagent au moins une chose : le travail. La force mentale, la persévérance, l’ambition et le courage leur permettent de donner le meilleur d’eux-mêmes malgré les remarques et les critiques. Pour l’amour du jeu, ils sont prêts à tout abandonner. Peut-être qu'un jour le public comprendra cet infini dévouement et se gardera de souhaiter le malheur d’un joueur pour avoir perdu à un jeu...

2 commentaires

Prince_Maj
Prince_Maj - 15/09/2018 16h38

Un bien bel article.
Ca me rappelle cette vidéo de Shaunz qui disait que les commentateurs avait beaucoup d'influence sur comment le public voit les erreurs des joueurs (et donc le retour du public). Notamment quand Ogaming montre la capacité à profiter de l'erreur adverse de la part d'une équipe plutôt que de pointer en insistant l'erreur et le joueur qui l'a fait, ce que j'admire beaucoup.
J'aimerais bien que ce genre de situation soit plus courante parce que dernièrement j'ai entendu de plus en plus les casteurs appuyer sur les erreurs des joueurs plutôt que sur l'effet de l'erreur et la capacité des adversaires.

Hatnuz
Hatnuz - 16/09/2018 00h35

Merci de ton retour ;)

Je trouve effectivement qu'on a trop tendance à regarder ce qui est mal fait que ce qui est bien fait. A ce jeu-là les commentateurs officiels font vraiment un boulot de dingue ;)

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