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12 mai 2017 - Hatnuz League of Legends

T'as les bottes, mon pote !

T'as les bottes, mon pote !

Elles me bottent ! Dans l’histoire de l’habillement sur League of Legends, elles possèdent un statut particulier de par leur omniprésence dans le choix des joueurs depuis le début du jeu et l’importance donnée à la mobilité qu’elles fournissent. Loin des Santiags de ce cher Renaud, nous allons cependant voir que cette saison, les bottes à la mode se sont absolument plus les mêmes qu’auparavant.

Mobilité & équilibrage

S'il est un objet qui a connu l'âge de pierre du jeu, c'est bien la bonne vieille paire de bottes. Logique quand on sait la place que tient la mobilité dans la plupart des jeux compétitifs. Aller plus vite, c'est se dégager plus de temps pour anticiper la prochaine action, c'est arriver le premier sur un lieu stratégique, c'est avoir l'initiative, être insaisissable, etc.

Que l'on parle du tourmenteur sur le RTS de Blizzard, de la belle Tracer sur Overwatch ou encore de Sivir sur le MOBA de Riot, tous partagent une vitesse supérieure qui leur confère un rôle déterminant dans la bataille. Crédits : Blizzard ; Riot Games.

Lorsque l'on parle d'équilibrage, la mobilité n'est jamais très loin et ce n'est pas pour rien que certains jeux empruntent la sage voie d'une vitesse de déplacement identique pour tout le monde. C'est le cas de Counter Strike, car même si tu vas 54 fois moins vite avec ta Negev qu'avec un couteau, chacun est libre d'utiliser sa vitesse « maximale » ou pas.

Mais des jeux cités plus haut, seul LoL permet d'améliorer à ce point sa mobilité au sein même d'une partie. C'est précisément le rôle stratégique de l'équipement et, à ce petit jeu-là, tout ce qui touche à l'amélioration de la vitesse de déplacement a toujours eu la côte. Pendant longtemps d'ailleurs, on s'est refusé à opérer des changements sur les bottes, considérant qu'elles offraient un éventail suffisamment large de possibilités pour que chacun y trouve son compte.

Finale des Worlds en 2013 (Sona support, ça ne nous rajeunit pas), chacun trouvait de manière très rationnelle des bottes adaptées à ses besoins, ou n'investissait tout simplement pas dedans. On remarque très bien qu'il n'y a pas de paradoxe (champion agressif pour botte défensive, etc.).

Les enchantements, on en a plein les pieds

À partir de 2014 cependant, la position des développeurs changera et l'arrivée des enchantements est dans un premier temps vue comme une bonne nouvelle. Pour ceux qui n'auraient pas eu la chance de connaître cette fa-bu-leuse période, les enchantements consistaient en une amélioration disponible sur toutes les paires de bottes finies et qui procuraient de la mobilité supplémentaire selon le choix que l'on privilégiait (réduction du cooldown du flash, boost de mobilité permanent ou occasionnel, etc.). C'est la fameuse époque des Doux foyer (ah ça vous connaissez, n'est-ce pas ?). Une illustration du concept en une image ?

Grâce à son passif convertissant un quart de sa vitesse supplémentaire en dégât d'attaque, Hecarim voyait son premier coup décuplé, pour le plus grand bonheur des toplaners de type « carry » (ici Huni en 2015).

Malgré le fait qu'un enchantement à l'origine défensif soit détourné et transformé en une machine à détruire des joueurs, ni le Hecarim, ni l'enchantement  « Doux foyer » (le nom faisant évidemment référence au toplaner qui attend 40 secondes à la base qu'une opportunité de TP  into one-shot se présente) ne furent changés en pratiquement une année de compétition. C'est finalement suite à l'utilisation abusive d'un autre enchantement (le bleu, réduisant de 25% le cooldown du flash et du ghost) que Riot opéra une marche arrière complète en retirant purement et simplement les enchantements. Hecarim a disparu le jour suivant.

Cette manœuvre montre en tout cas très bien que toucher aux objets de mobilité doit se faire avec une extrême prudence. Là où beaucoup d'objets apparaissent, disparaissent, sont remaniés, augmentés ou diminués, les bottes n'ont  pratiquement plus été touchées depuis ces fameux (dés)enchantements.

Comment tu Tabi'lles ?

Et là on entrevoit le problème. Parce qu'un jeu compétitif ce sont avant toutes chose des analystes qui décortiquent et apportent une réponse logique à une et une seule question, celle de l'optimisation. Pas de place pour l'irrationnel. Mais comment explique-t-on alors cette situation ?

La première game entre UOL et Misfits aux Playoffs est allé chercher un petit record sympa avec sept paires de bottes identiques...

Aucune modification des chaussures n'est à mettre sur le compte de Riot, et pourtant  l'équilibre ancestral, presque mystique des bottes semble avoir été bousculé comme jamais. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'œil aux games des derniers Playoffs en Europe et en Amérique.

Chiffres établis sur base des 39 parties jouées aux Playoffs occidentaux.

Les sempiternels chaussons de pénétration magique sont remplacés par de vulgaires sandales de mercure ou tabis ninja. Même traitement pour les berserkers, quasi systématiques sur chaque ADC depuis des années et qui diminuent drastiquement au profit de bottes plus défensives.

Que s’est-il passé ? Pourquoi ces changements surviennent-ils aujourd’hui et pas il y a un an de cela ? Mais surtout pourquoi l’éternelle balance entre offensif et défensif inhérente à chaque carry semble avoir été bousculée ?

Comme pour beaucoup de choses quand on parle d’équilibrage et de métagame, il n’y a pas qu’un seul facteur, mais bien une tripotée de changements antérieurs qui conduisent  à cette situation. Et comprendre ces changements, ce n’est pas seulement se rendre compte de la logique complexe qui régit le jeu, mais c’est également anticiper la suite des évènements et avoir un coup d’avance sur tout le monde.

Si on jette un coup d'œil au tableau ci-dessus, les chiffres parlent d'eux-mêmes. On peut par exemple citer l'obsolescence de certaines bottes, notamment celles offrant de la réduction de délai de récupération à l'heure où en plus de la démocratisation des runes éponymes, de très nombreux objets se sont vus conférer cette statistiques gratuitement ou presque. Des apparats comme le Sceptre Abyssal ou le Sablier de Zonhya permettent à beaucoup de midlaners d'atteindre un pourcentage très honorable de réduction de sort. À tel point que ne se chaussent de lucidité que certains champions situationnels (on pense principalement à Ezreal ou Gangplank).

Autre valeur qui n'a pas la côte en bourse, les bottes de berserker dépassent à peine la moyenne d'une utilisation par partie (1,3 par game aux Playoffs occidentaux). La faute à une saison ô combien houleuse pour nos chers ADC marqués par l'arrivée en début de saison du fameux stuff létalité.

Ayons une pensée pour Jean Léthalité, aussi dévastateur qu'éphémère, ravi trop tôt à l'affection des siens...

Très rapidement nerfé, le stuff a aujourd'hui pratiquement disparu, de même que son plus fervent utilisateur : Jhin. Si on se retrouve actuellement avec des tireurs se basant sur la vitesse d'attaque, on ne constate pas un retour systématique aux bottes conférant cette statistique. Là encore, cela émane autant du choix du joueur que des adversaires, ou même de la volonté du coach.

Bon d'accord, c'est bien beau tout cela, mais on a un peu l'impression de ne s'être attaqué qu'à la partie émergée de l'iceberg. Car il y a un vrai problème derrière tout cela, une conception du jeu qui est en train de changer à vitesse grand V.

Un plus large mouvement

Ces modifications sont portées par un mouvement plus global qui a profondément modifié les pratiques auxquelles les équipes recourent pour remporter un fight – ce qui reste, quoi que l'on en dise, la base du jeu. C'est ce que l'on pourrait appeler l'ère de la  « défense personnelle », de la toute-puissance de la protection.

L'apparition de nouveaux objets dont l'importance n'est plus à prouver n'est pas étrangère à cela. Mais l'élément déclencheur a certainement été la réapparition de champions avec d'énormes capacités de neutralisation (Malzahar, Ashe, Syndra, etc.) qui forçaient presque systématiquement un ceinturon de mercure sur les adversaires. Cet achat obligatoire avait pour conséquence de freiner la courbe de progression des AD carrys et de les rendre plus vulnérables, ce qui tendait petit à petit vers une surprotection de nos pauvres tireurs.

Cette surprotection est personnifiée par un champion unique sur League of Legends dont l'arrivée coïncide justement avec le début des grosses compositions de catch. Oui, vous voyez de qui je veux parler.

Avec 60% de victoire sur 87 parties jouées, mais surtout un pourcentage de participation aux kills hallucinant de 80%  en moyenne, l'ami de la forêt a rapidement été adopté par les équipes. Sources : Oracleselixir.

Plus utilitaire qu'un Nunu, plus passif qu'une Janna et plus efficace que tout autre avant lui en counter-jungle, comment résister à Ivern ? Voilà donc, par un effet de rétroaction, des compositions extrêmement défensives souvent axées autour d'un ou deux champions protecteurs (Karma, Lulu, Orianna et Shen viennent compléter le tableau, totalisant plus de 1500 apparitions sur les cinq ligues majeures) ainsi qu'autour de nombreux objets à vocation défensive. Car Ivern ne va pas sans Rédemption et l'on ne saura jamais qui a entraîné l'autre en premier. Ce nouvel item a, dès sa première apparition, montré toute sa puissance et est de facto devenu incontournable. Couplé à la nouvelle formule du Médaillon de l'Iron Solaris, nous avons là un fantastique duo d'objets convenant à toutes les situations et diminuant largement la capacité de burst lors des adversaires lors de la bataille.

Toute cette énorme marmite d'items et de champions défensifs donne un résultat que l'on connait depuis la fin de la saison régulière, à savoir des carrys surprotégés et sur lesquels on investit tellement de ressources que la mort de ces derniers signifie irrémédiablement la perte de l'escarmouche, du teamfight ou de la partie.

Pour illustrer succinctement ce propos, Les Unicorns of Love nous ont offert un modèle de composition ad-centrique qui ne fonctionnait pas, notamment  parce que Samux souffrait de légers problèmes de positionnement qui lui étaient fatals et entraînaient son équipe dans la défaite.

Et voilà que l'on reboucle enfin sur nos chères bottes. Parce qu'avec de telles responsabilités, tant une Caitlyn qu'une Ashe, sources de tous les focus, vont préférer jouer la carte défensive et prudente en se chaussant d'un des deux choix qui s'offrent à elles : Tabis Ninja ou Sandales de Mercure. Et le raisonnement peut pratiquement s'appliquer tel quel sur un midlaner attachant souvent plus d'importance à sa survie qu'à pouvoir tuer quelqu'un d'un seul coup. C'est pour cela que fleurissent de nombreuses Leblanc, Syndra ou Orianna affublées de bottes défensives. Chose que l'on aurait trouvé aberrante il y a un an de cela, mais qui rentre finalement de manière logique dans une stratégie globale de survie.

On arrive à ce genre de situation à la marque des dix minutes de jeu en demi-finale européenne : les quatre sololaners partent en priorité sur un premier item défensif.

Riot va-t-il opérer des modifications sur nos chères bottes ? À priori non, Mais la situation actuelle peut être vue comme un verre à moitié vide ou à moitié plein. Se contente-t-on de la situation telle qu'elle se présente sans prendre de risques ? L'apparition récente de nouveaux objets et l'ajustement de nombreux autres contraste avec des bottes éternellement délaissées, rangées au garage à l'instar de ce vieux vélo qui ne fonctionne plus depuis trois ans mais que vous ne voulez surtout pas jeter parce que « vous allez le réparer bientôt, quand vous aurez le temps ». Mais il faudra bien un jour élaborer une refonte sérieuse, travaillée et justifiée de nos chères bottes qui, jour après jour, supportent des milliers de joueurs sur les champs de la Justice.

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