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18 avr. 2017 - Perco Divers

The Sexy Brutale (PC) : Casino royal.

The Sexy Brutale (PC) : Casino royal.

Dans un épisode de « Columbo », on connait l’assassin dès le départ. L’important c’est l’enquête, observer le lieutenant recoller un à un les éléments épars pour résoudre son puzzle. Dans « The Sexy Brutale », c’est vous qui recollez les morceaux et c’est brillant.

J’imagine que la rencontre entre les studios Cavalier Game et Tequila Works, qui ont collaboré sur le jeu, a été un peu confuse :

« Donc, nous on est partis sur un jeu d’enquête avec des meurtres, une sorte de Cluedo dans un manoir. On est d’accord sur le principe ?

- Euh… c'est-à-dire que de notre côté, on voyait plutôt un truc un peu surnaturel, avec des masques qui donnent des pouvoirs et un peu d’infiltration.

- Bon, il y a sans doute moyen de mélanger ça, on va réfléchir.

- Par contre, y a Roger de la compta qui veut du voyage dans le temps, il y tient ».


Le plus incroyable ? Ils ont tout concilié et cela avec une finesse qu’on ne voit que trop rarement. Petit tour du « Sexy Brutale ».

Agatha Sexy

Ce samedi au « Sexy Brutale », un manoir faisant office de casino pour quelques invités masqués triés sur le volet, c’est une journée à thème « Poison, électrification et coup de fusil de chasse » qui commence. Un à un, chacun des convives va mourir à heure fixe, assassiné par un membre du personnel, d’étranges hommes affublés de masques à gaz portant numéro et enseigne de carte à jouer.

Chacun des convives sauf vous, Lafcadio Boone, un prêtre faisant parti des invités. Visiblement, vous êtes un cas à part sans trop savoir pourquoi, du moins avant de terminer l’aventure. Pour cela, il va falloir empêcher chacun de ces meurtres, l’un après l’autre. Avec près d’une dizaine d’exécution à enrayer, toutes à un endroit différent du grand et labyrinthique manoir, impossible pourtant d’être partout. Aucune importance au fond, car ce fameux samedi va se répéter encore et encore, dans une boucle apparemment sans fin allant de midi à minuit.
 


Quelque chose « cloche ». Oui, pardon.


Douze heures à chaque fois, voilà de quoi vous disposez, au mieux, pour avancer. Inlassablement, les douze coups de minuit vous renverront à la dernière horloge avec laquelle vous aurez synchronisé votre montre magique, cadeau de la mystérieuse femme qui aiguillera vos premiers pas. Tout sera revenu au point de départ, assassins et victime repartis dans leurs routines et rien n’aura changé.

Par un petit tour de passe-passe, le jeu vous interdit de vous trouver dans la même pièce que d’autres personnages ; dans ce cas, leurs masques vous attaquent, pas réellement pour vous tuer vu leur lenteur, mais pour vous dire « Sors de cette pièce, tu n’as pas le droit maintenant, vilain ». D’accord, jouons le jeu et restons discrets. Comment faire alors ?

Bis repetita placent

Puisqu’on nous incite à observer, observons. Par les trous de serrures, Lafcadio apprendra. Il faut commencer par trouver la victime et assister à son meurtre, l’occasion de profiter des succulents dialogues ou réflexions des protagonistes.

The Sexy Brutale est un jeu de fouineur. Au gré de vos moments d’espionnage, vous saisissez des bribes de la mécanique de tel ou tel meurtre. Une « nouvelle » journée est l’occasion de vous intéresser à un aspect différent de leur déroulé, de voir la cohérence dans le chaos. Une victime meurt à 16 heures ? Pourquoi ne pas commencer par essayer de découvrir à quel endroit elle se trouve à midi puis la suivre jusqu’au moment fatidique ? Une nouvelle journée et c’est l’assassin que vous chercherez et suivrez ; d’où vient-il, par où passe t-il, comment prépare t-il son méfait ? L’œil collé sur les serrures ou l’oreille tendue pour écouter pas et conversations, Lafcadio apprendra certains codes d’accès, découvrira des objets clé, des passages cachés. Chaque meurtre est un petit puzzle, pas bien compliqué mais remarquable de précision, d’humour et de personnalité.

Chaque personnage observé, chaque déplacement vu est consigné sur la carte, qui fait office de frise chronologique librement consultable. L’outil est malin et remplit parfaitement son rôle d’aide mémoire.
 


Un outil indispensable
 


Bien sûr, il est souvent possible de comprendre quel petit grain de sable vous pouvez glisser dans la belle mécanique pour en bloquer les rouages avant d’avoir reconstitué toute l’histoire d’un meurtre, mais c’est se priver de l’essentiel du plaisir tant l’ensemble est ciselé, fignolé avec soin et amour.

D’autant qu’en enquêtant sur un assassinat, vous croiserez les protagonistes de tous les autres, eux- mêmes pris dans leur boucle. L’ordre des enquêtes est immuable mais cela est fait pour assurer une cohérence globale, on accepte donc assez volontiers la contrainte. Tout se croise et s’entremêle avec une élégance et une malice réjouissante tandis que vous poursuivez l’objectif précis que vous avez fixé pour votre journée. C’est délicieux.

Bientôt, votre boucle temporelle typique sera une routine rythmée par des éléments connus et de nouvelles découvertes. Tous les jours, alors que vous farfouillerez une chambre ou suivrez une nouvelle victime, vous vous surprendrez à guetter un coup de fusil (« Tiens, machin est mort, c’est son heure c’est vrai ») ou un bris de verre (« Ah, elle est passé par la fenêtre, c’est déjà 18 heures ? Comme le temps file »).

Un jeu qui aiguille

Le temps file oui, sans doute parce que tout est bien pensé, présenté, organisé pour que l’aventure du joueur soit tout aussi stimulante pour les neurones qu’elle est calibrée pour éviter de trop grandes frustrations. Impossible de coincer trop longtemps dans The Sexy brutale, le jeu vous remettra sur les bons rails si vous cherchez à trop en sortir. C’est assez étrange à écrire mais vous êtes libre de faire les choses… dans l’ordre. Pour fonctionner, l’histoire (dont on ne peut rien dire, tout divulgachant l’expérience) doit suivre un chemin finalement très linéaire mais que vous suivez tout en ayant le droit de jeter un œil curieux à droite et à gauche, pour attraper des bribes d’information sur la suite, sur le prochain meurtre.
 


Par le trou de la serrure...
 


Souvent, il arrive de commencer à réfléchir sur le cas de la prochaine victime alors qu’on est encore en train de tester une idée de solution pour la précédente. Chaque personnage sauvé donne à Lafcadio son masque, libérant un nouveau pouvoir dont l’intérêt est souvent de donner accès à de nouvelles zones de la demeure ou d’accéder à de nouveaux objets. Le jeu bride donc un peu le joueur mais en montrant ce qui va suivre, en créant des horizons d’attente et des promesses jamais déçues. « Ne t’inquiète pas », semble dire le manoir Sexy Brutale, « Bientôt tu pourras passer cette porte et suivre cette intrigante jeune fille gothique qui marmonne toujours à midi, résous déjà l’enquête en cours, rien ne presse ».

Et c’est vrai, rien ne presse. Avoir toujours un temps limité, un agenda précis et fixe mais qui peut se répéter autant de fois que désiré provoque un effet paradoxal : tout est dynamique sans être stressant. Un « rendez-vous » raté ? Relancez la journée en utilisant votre montre. Pas envie d’attendre pour un cas précis ? Avancez le temps à 16 ou 20 heures grâce à une horloge.

Manoir, mon beau manoir

Il faut profiter du temps dans le jeu, pas courir après. Il le faut car, sans se presser, en flânant et fouinant partout, une dizaine d’heures sera bien suffisante pour terminer le tout. Une dizaine d’heures mémorable, notamment grâce au manoir en lui-même. Le lieu de l’action est au diapason de ses acteurs, il déborde de personnalité et fourmille de détails. Chaque pièce, chaque passage est clairement pensé et construit avec un soin qui confine à l’artisanat, au sens le plus noble.

Dans un beau mouvement synchronisé avec l’histoire elle même, le manoir et son architecture ne se révèlent que par petites touches. Le lieu, comme la narration, se constitue au fil de l’aventure plutôt que d’être livré en bloc ou haché sans logique. C’est en voyant tout cela s’assembler et s’emboîter avec une propreté absolue que l’on comprend que les horloges du jeu ne sont pas qu’un élément de jouabilité mais presque une métaphore. Le jeu EST une horloge, un grand tout dont les rouages s’ajoutent devant nos yeux, les uns à la suite des autres, puis se mettent à tourner parfaitement. Le simple fait d’observer cette précision dans la construction est un plaisir en soi.

Et quitte à fabriquer une horloge, les développeurs en ont fabriqué une belle. Le style cartoon coloré, les jeux de lumière, l’ambiance un peu morbide et la musique (qui colle fabuleusement à l’ensemble) donnent au jeu ce qui fait souvent défaut : un vrai style. Dans un genre tout à fait différent, on retrouve parfois des sensations esthétiques telles que celles qu’un Grim fadango avait pu provoquer en son temps. Il ne s’agit pas de comparer les deux, évidement, mais de constater que lorsqu’une direction artistique s’emploie à donner de l’épaisseur à un univers, cela se sent.
 


Quand on vous dit que c'est croquignolet !
 


Le manoir, qui paraît si grand au départ, devient un vrai personnage à part entière. En le parcourant de long en large, on s’imprègne de son atmosphère et il devient, peu à peu, familier. Ce n’est pas si souvent qu’un jeu arrive à créer un lieu tellement réussi qu’on se demande presque, à la fin, si on ne l‘a pas un jour réellement visité.

Alors certes, comme toujours, tout n’est pas parfait. Si elle est agréable, merveilleuse dans sa construction et sa cohérence, l’histoire n’en est pas pour autant d’une incroyable profondeur. De même, si le voyage dans le temps permet de jouer sur la simultanéité des événements, il y avait sans doute matière à en jouer plus finement pour résoudre certains puzzles. Bien sûr, mais tout de même… quel pied !

Je t’ai aimé Sexy Brutale, tes couloirs, ta galerie de personnages un peu fêlés, ton écriture réjouissante vont sacrément me manquer.

Sexy en diable ! 910Points positifs
  • La construction narrative d’ensemble, brillante.
  • Mignon à croquer.
  • La direction artistique.
  • Le lieu en lui même.
  • Les textes toujours savoureux et, souvent, drôles.
Points négatifs
  • Trop court parce que trop bon.
  • Quelques tout petits ralentissements assez étonnants.
  • Un scénario bien mené mais pas si profond.

« The Sexy Brutale » est une petite merveille. Un jeu rare qui enchante, amuse et, parfois, éblouit. À une vingtaine d’euros sur PC, PS4 et Xbox One, c’est simple : si vous ne l’achetez pas, je boude.

 

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