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21 avr. 2018 - Hatnuz League of Legends

Vis ma vie de sub' !

Vis ma vie de sub' !

Toujours présent bien que parfaitement invisible pour le spectateur extérieur, il vit toutes les aventures de son équipe caché dans l’angle mort des projecteurs qui illuminent ses coéquipiers. Patient, travailleur, stratège, mi-analyste, mi-coach et, en de rares occasions, récompensé par une montée sur scène, le remplaçant a vu son statut largement évoluer depuis quelques saisons. Profitons d’une petite mise au point pour rendre un hommage mérité à ces joueurs de l’ombre.

Une émergence tardive

Dans l’histoire de League of Legends, le remplaçant n’a pas vraiment eu droit au chapitre avant 2015. Soit tu jouais, soit tu changeais d’équipe. Puis arrive un fait majeur, un phénomène qui a tout emporté sur son passage et a, par la même occasion, donné ses lettres de noblesses au sub’ : Easyhoon.

Dans une saison cinq que SKT et Faker vont outrageusement dominer, Easyhoon est remplaçant au mid. Quelle guigne vous allez me dire ! S’il y a un joueur qui doit jouer tous les matchs de SKT cette année-là c’est bien Faker non ?
 



La cérémonie d'ouverture à Berlin dévoile non pas cinq, mais six machines à tuer
(Easyhoon est situé à l'extrême gauche).
Crédits : Riot Games

 

Et bien non. kkoma instaure une rotation perpétuelle entre les deux joueurs, atteignant son apogée lors des Worlds 2015. Invincible parce qu’illisible, la midlane de l’équipe ne trouve aucun équivalent de toute la saison. En développant des alternatives comme Azir ou Cassiopeia, le jeune midlaner coréen est bien plus qu’un simple remplaçant pour les mauvais jours, il fait éminemment partie de la stratégie SKT. Pour la première fois, une équipe joue avec non pas cinq, mais six joueurs.

Léon, remplaçant nettoyeur

Être remplaçant, ça n'a rien de drôle. Il en faut de la force pour s'entraîner avec ses potes toute la semaine, travailler aussi dur qu'eux, puis les regarder jouer depuis la loge des coachs. Pourtant, année après année, leur nombre ne cesse de croître sur la scène compétitive. Petit à petit le statut de ces joueurs évolue, leur permettant une meilleure visibilité et, surtout, d'améliorer considérablement le potentiel stratégique d'une équipe. Malgré des apports évidents, remplacer un joueur est un procédé arrivé sur le tard dans l'éventail stratégique du jeu. Notamment parce qu'avant de réfléchir à la titularisation d'un joueur plutôt qu'un autre, il a bien fallu l'arrivée des coachs (présents dès 2013 en Corée et à partir de 2014 en Europe avec l'obligation pour les équipes de présenter une personne au poste de coach).
 



La dernière équipe à avoir joué (et gagné) des matchs sans réel coach ? Origen évidemment !
Ici lors de leur fantastique saison 2015.
Crédits : Riot Games

 

Le principe du remplacement fait partie des nombreux emprunts de l'e-sport au sport traditionnel, mais pour autant il n'a pas spécialement fait son apparition avec un but stratégique clair. En effet, les premiers remplacements au sein d'équipes occidentales font suite à des imprévus (maladie ou problème de visa étant les deux causes principales).
 



On continue notre petit voyage avec le tournoi All-Stars de 2014 au Zénith de Paris. Un tournoi auquel n'a pas pu participer le midlaner titulaire de C9 Hai – malade – et ce dernier fut donc remplacé en dernière minute par Link.
La belle histoire est que l'équipe finira deuxième en battant Fnatic, Taipei Assassins et OMG.
Crédits : Riot Games

 

Une stratégie, mais pas à n’importe quel prix

Pour les changements résolument stratégiques cependant, l'Europe et l'Amérique sont à la traîne, loin derrière la Corée. Depuis deux saisons maintenant, les équipes coréennes présentent en effet un panel de six à parfois dix joueurs, pour seulement cinq places de titulaires ; là où trouver ne serait-ce qu'un joueur ayant un réel statut de remplaçant en Europe est une prouesse. On peut par exemple citer Klaj et Kikis chez Fnatic durant la saison 2016, ou beaucoup plus récemment Bwipo qui remplace SoaZ blessé à la main. Si la plupart des cas de remplacements ne concernent qu'une ou deux équipes en Occident, ce n’est pas par hasard. Un remplaçant coûte des sous et seules les plus importantes structures vont s’entourer de ces joueurs au statut si particulier. À cela s’ajoute la forme des rencontres qui permet beaucoup plus de tentatives en Corée (BO3) que les matchs uniques qui ne permettent pas de revoir sa stratégie. Et les changements en cours de partie n’ont (malheureusement) pas encore été implanté.
 



Imaginez Grégoire Margotton : « Alors qu’on me signale dans l’oreillette que suite à ce Smite raté au Nashor, le n°10 de l’équipe française Gilius sort et que le fameux joker Narkuss rentre pour cette fin de partie. L’arbitre vérifie ses crampons et voilà qu’il s’élance. Vas-y petit. Pour la France ! ».
Crédits : ESL & Riot Games

 

Un double modèle

Avant de voir le réel apport stratégique et de rentrer au cœur du système compétitif, il est nécessaire de distinguer le remplacement décidé avant le match et celui pendant le match. Mais dans un cas comme dans l’autre, l’un des buts est de brouiller les pistes et il n’est pas besoin de chercher plus loin que les récents BO en Corée pour s’en rendre compte.

Le cas KT

Prenez l’équipe KT Rolster et son parterre de fantastiques joueurs. Alors que le jungler Score est aligné depuis janvier, soudainement son remplaçant fait apparition en fin de saison régulière et c’est même lui qui débute lors des deux BO5 joués par l’équipe en playoffs. Une manœuvre qui permet par exemple au stratège Score d’observer attentivement son vis-à-vis bien au chaud dans la loge et de discuter avec le coach d’un plan spécialement taillé pour le contrer (en l’occurrence, il s’agissait de Blank et a été détruit par Score dans les trois parties qui ont suivi). Un coup de force qui n’a pas pu être réitéré en demi-finale où KT a été battue par Afreeca Freecs qui, elle aussi, a opté pour un changement de jungler après leur défaite inaugurale. Aurait-on trouvé un filon qui marche côté coréen ?
 



Remportée par Afreeca Freecs, la demi-finale du Spring Split 2018 a vu s'affronter quatre junglers : Spirit et Mowgli (dont l'innocence est à observer sur la photo ci-dessus) qui étaient opposés à Rush et Score.
Crédits : @BoDE_0414

 

Il est également intéressant de noter que KT a très vite usé d’un autre remplaçant (devenu titulaire depuis), à savoir le jeune Ucal en lieu et place d’un Pawn tout simplement pas au niveau. L’équipe cumule donc dans ce split un changement pour cause de méforme ainsi que des changements purement stratégiques. Une dynamique qui se rapproche quand même pas mal de celle observée dans les sports collectifs traditionnels.

Le cas Fnatic

Des changements stratégiques en Europe, pas facile d'en trouver. Il s'agit pour la plupart de changements effectués suite à une méforme ou une incapacité d'un joueur. Si l'aspect stratégique passe au second plan dans ce type de manœuvre, il n'en reste pas moins présent. Prenez Fnatic en 2016, lors de son année la plus difficile. Au bout d'une moitié de Spring Split, le support Noxiak est remplacé par Klaj, qui lui succédera jusqu'à la fin de la saison. Difficile d'y voir une volonté stratégique, car l'équipe (qui avait attiré Spirit et Gamsu) était plutôt dans une spirale négative. Plus tard dans la saison cependant, le toplaner Fnatic partagea son poste avec son remplaçant : Kikis.
 



La chevelure blonde n'a pas porté chance au toplaner polonais.
Crédits : Riot Games

 

Si ce dernier ne connut pas une success-story sous la vareuse orange et noire, son style de jeu radicalement différent de Gamsu (à base de Fizz-Irelia) déstabilisa plus d'un joueur et les deux toplaners opérèrent ensemble jusqu'à la fin de la saison de Fnatic, éliminée de la course aux Worlds par UOL en Regional Qualifier. Durant cette deuxième partie de saison, Kikis fut toujours considéré comme remplaçant Fnatic, mais il joua plus de matchs avec ce statut que tout autre remplaçant avant lui en Europe. L'abandon de la formule en Bo2 fut un réel frein pour le développement de ces joueurs, mais ces derniers bénéficieront certainement du système de ligue franchisée mis en place dès la saison prochaine.

Un maître mot : la stabilité

Haï par certains, aimé par d'autres et adulé par les équipes, le système de franchises qui verra le jour en janvier 2019 en Europe sera une petite révolution. Il n'est pas question ici de débattre du sujet, mais plutôt de soulever le fait que la stabilisation globale de la ligue va enfin permettre aux équipes de voir à plus longs termes et d'investir pour une plus complète infrastructure dont les remplaçants font partie intégrante. On peut donc gager que les équipes, assurées d'une stabilité et d'une non-relégation, seront plus susceptibles d'étoffer leur parterre de joueurs.
 



L'équipe coréenne Afreeca Freecs, finaliste récente de la LCK, possédait une line-up de 10 joueurs lui permettant de faire des matchs en interne et donc de perfectionner des stratégies cachées.
Verra-t-on ce genre de choses en Europe ?
Crédits : Lolesports

 

Une chose est certaine, le poste de remplaçant est amené à prendre encore plus d'importance dans un écosystème qui se professionnalise de plus en plus. Autrefois sous-estimé, le sub' a aujourd'hui une place incontestable dans la stratégie parce qu'il apporte ce qu'aucun coach ne peut prédire : l'imprévu. Plus que jamais, une équipe complète sur League of Legends en 2018 ne peut s'imposer qu'avec une line-up comportant des remplaçants dont le travail, à l'image de leur dévotion, est en passe d'être enfin complètement reconnu.

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